Pratiquer la recherche « en réciprocité ». Quelques orientations épistémopolitiques

À l’occasion de la négociation d’une collaboration de recherche, j’ai formulé de manière synthétique ma conception d’une recherche « en réciprocité », en mettant en valeur quelques orientations épistémopolitiques. Ce texte a profité de la lecture de Martine Bodineau, docteure en sciences de l’éducation, et de Louis Staritzky, doctorant (laboratoire Experice, Université Paris 8 – Saint-Denis). Ce texte, de manière inhabituelle pour moi, n’est pas référencé mais il est suivi d’une bibliographie qui éclaire le paysage théorique et méthodologique dont il est redevable.

Des recherches conduites en coopération, en valorisant des dynamiques de co-élaboration et de co-production

Les habitants d’un quartier, les usagers d’un lieu et les membres d’une communauté de vie disposent d’un riche savoir sur leur expérience. En tant que chercheur, nous lui portons attention (comment faciliter l’expression de ces savoirs ? Comment créer les conditions pour que, collectivement, nous puissions prendre connaissance et conscience de cette « expertise » que les personnes possèdent sur leurs conditions de vie ?) et nous lui portons considération (comment contribuer à la mobilisation et à la reconnaissance de ce savoir ? Comment renforcer sa légitimité ?).

Il s’agit pour nous, chercheur-es, de contribuer à la valorisation de cet ensemble de connaissances, élaborées et transmises à l’occasion de multiples pratiques quotidiennes et expériences de vie. Le travail de recherche doit s’engager à partir et avec ces savoirs « de l’intérieur ». Nous nous efforçons de créer les conditions méthodologiques et relationnelles facilitant les interactions et le dialogue entre nos « savoirs de recherche » et l’ensemble des connaissances, représentations et langages dont disposent, individuellement et collectivement, les personnes avec qui nous collaborons.

Un collectif de recherche élargi

La recherche n’est pas conduite par les seuls chercheur-es. L’ensemble des questions qui se posent à la recherche et que pose la conduite de la recherche elle-même concernent et intéressent toutes les personnes associées à l’expérience, que ce soient les habitant-es du quartier, les usagers d’un lieu, les différents intervenants professionnels (éducateur, chargé de mission, agent d’une Collectivité, architecte, soignant…). Il convient donc d’instaurer un cadre collectif, pluriel et pluraliste, où l’ensemble des enjeux de la recherche puissent être confrontés, discutés et, éventuellement , controversés.

Il n’y a, pour nous chercheur-es, aucun domaine « réservé ». L’ensemble du processus de recherche est rendu « apparent », qu’il s’agisse des hypothèses retenues, des choix de méthode, de la conduite concrète de la recherche, de la construction des observations, de la formulation des analyses. Cet ensemble donne lieu à échange et clarification et, tendanciellement, potentiellement, à co-élaboration.

Des recherches tout à la fois impliquées, situées et contextualisées

Les « savoirs de recherche » que nous développons sont eux-mêmes fortement liés à la façon dont nous nous impliquons dans une situation, à la façon dont nous nouons des relations dans un contexte donné, et à la façon dont nous nous associons à des activités.

Cette implication du chercheur-e est riche d’expériences et de connaissances. Ce que le chercheur éprouve, ressent, perçoit participe pleinement au travail de recherche et contribue à l’alimenter et à documenter les réalités que nous découvrons. Nous nous attachons donc à expliciter nos implications et à les élucider. Cet effort fait complètement partie de la recherche. Nous ne sommes pas « extérieurs » ou « étrangers » aux situations dans lesquelles nous nous engageons ; nous y sommes impliqués à partir d’une position spécifique, celle d’un chercheur-e qui vise à produire des connaissances, avec les personnes concernées, à l’occasion d’une présence et d’une participation nécessairement limitées dans le temps. Les formes et les modes d’implication du chercheur sont l’objet de discussions avec les personnes avec qui nous coopérons ; il est souvent très stimulant de co-analyser nos implications et, ainsi, de pouvoir échanger à propos de ce que chacun ressent et perçoit dans une situation donnée, avec son expérience d’habitant, de chercheur ou d’intervenant (travailleur social, chargé de mission, artiste…).

Nous revendiquons donc une conception « située » de la recherche, au sens où nous interrogeons les enjeux et rapports sociaux qui affectent inévitablement le déroulement de la recherche (en particulier les enjeux de reconnaissance, de qualification et de disqualification, impliqués par la rencontre entre savoirs d’horizons différents). Et nous revendiquons une conception « contextualisée / ancrée » de la recherche car nous tenons compte, et prenons en compte du mieux possible, l’ensemble des expériences, sensibilités, représentations ou encore expertises qui font la spécificité d’un lieu et qui caractérisent une expérience de vie (un habitat, par exemple). Nous pouvons parler de ce point de vue d’une conception écologique (ou écosophique) de la recherche dans la mesure où notre travail de recherche se réalise à l’entrecroisement de ces nombreux enjeux et rapports sociaux, en se rapportant de manière constructive et réflexive aux différents contextes et situations.

Des recherches qui s’exercent « à découvert » et que nous engageons à la rencontre des expériences, à l’épreuve des situations et au risque des autres savoirs sociaux

Nous sommes des chercheur-es qui travaillons « à découvert », en nous « exposant ». Nous n’avançons pas « masqué-es ». Nous ne nous réfugions pas derrière des méthodologies formalistes et intimidantes. Notre pratique de recherche est une pratique en dialogue et en relation. Nous concevons le terrain de recherche comme un espace de rencontres, d’interactions et, possiblement, de controverses. Nous sommes donc présents sur des temps suffisamment longs pour favoriser une recherche conçue comme « expérience », une expérience que nous partageons avec les acteurs directement concernés (habitants, usagers, professionnels).

Cette conception éthique et politique de la recherche influence naturellement nos orientations méthodologiques. Nous retenons donc des méthodes d’observation tout à la fois impliquée et participante et, dans le cadre d’entretiens, nous privilégions la non-directivité (des entretiens de longue durée qui permettent aux personnes d’élaborer leurs propres analyses sur la situation qui les concerne). Par ailleurs, nous valorisons des temps collectifs d’échange et de confrontation, en introduisant des protocoles favorisant une circulation et une distribution les plus égalitaires possibles des prises de paroles et des contributions.

Une recherche en expérience et en expérimentation

Nous considérons que pour comprendre ce que vivent des personnes (le cœur de métier d’une recherche en sciences sociales), le mieux est de partager des expériences de vie et d’activité avec elles, en devenant en quelque sorte « membre » de leur communauté ou de leur groupe, durant le temps limité d’une recherche. C’est en faisant expérience avec les personnes concernées que nous pouvons espérer approcher les réalités qu’elles vivent et nous familiariser avec ce qu’elles ressentent et ce qu’elles pensent. Il s’agit donc pour nous de « venir en expérience » avec les protagonistes des situations qui intéressent notre travail.

Nous n’hésitons pas à nous associer à leur activité, à jardiner quand nous menons des recherches dans un jardin partagé ou dans un jardin commun, à fabriquer ou bricoler quand nous nous intéressons à des pratiques de co-construction et d’auto-fabrication. Vivre par soi-même, en tant que chercheur, est un « outil » méthodologique particulièrement fécond. Nous n’hésitons pas non plus à « expérimenter » avec les personnes, en prenant l’initiative d’une activité ou d’un projet, en le co-concevant avec elles et en le réalisant en commun.

Expérimenter ensemble, c’est accepter de se décaler les uns les autres, les uns par rapport aux autres, c’est découvrir une situation inhabituelle et se découvrir réciproquement, mutuellement, dans un contexte différent. Ces « perturbations » sollicitent autant les chercheur-es que les autres acteurs et, d’une certaine façon, mettent tout le monde à égalité, à égalité face à un processus nouveau, vis-à-vis duquel le chercheur n’a pas plus de connaissance et de maîtrise, à égalité face à l’inconnu et à l’incertitude, à égalité face à l’ingéniosité à développer. Ces décalages, ces décadrages, provoqués par une expérimentation (une initiative inhabituelle, un projet inattendu), nous semblent particulièrement appropriés pour se découvrir et se connaître mutuellement et, ainsi, avancer ensemble en recherche.

Une « mise à l’épreuve réciproque » des savoirs et expériences

En tant que chercheur-es, nous ne cherchons pas à défaire ou à déconstruire les autres savoirs sociaux mais, au contraire, nous cherchons à interagir avec eux, car ces interactions sont particulièrement stimulantes et fécondes pour la recherche. Savoirs d’expérience (l’expérience de l’habitant-e, du professionnel mais aussi du chercheur), savoirs spécialisés (les savoirs associés à la diversité des pratiques sociales, professionnelles ou non), et savoirs de recherche s’interpellent, se confrontent et « s’éprouvent » réciproquement. Chacun de ces savoirs chemine et se développe à l’occasion de ces interactions, grâce à elles et avec elles. Nous pensons que l’ensemble des acteurs peuvent en tirer un bénéfice et que chaque type de savoir peut être fécondé par cette dynamique – chaque savoir parvenant alors à se formuler plus clairement, à être mieux reconnus, à enrichir son langage, à devenir plus conscient de ses possibles et potentialités.

Le travail de recherche se fonde naturellement sur des objectifs de vérification et de validation (gagner en fiabilité), mais il peut aussi contribuer à une meilleure reconnaissance des savoirs d’expérience et à une plus forte pertinence des savoirs spécialisés. La dynamique de recherche ne produit pas seulement de la recherche ; nous souhaitons qu’elle soit pareillement favorable et féconde pour l’ensemble des expériences et expertises concernées.

Nous sommes attentifs à ce que la conduite de la recherche renforce bien sûr la fiabilité des observations, constats et analyses (un savoir de type « recherche »), mais nous sommes tout autant attachés à ce qu’elle contribue à une meilleure reconnaissance et prise en compte des savoirs d’expérience (les savoirs que les personnes disposent sur leur propre situation et condition) et à un renforcement de la pertinence des savoirs spécialisés (les savoirs inhérents aux différentes pratiques sociales, dont celles des éducateurs, des artistes, des artisans, des techniciens des Collectivités locales…). Nous faisons donc l’hypothèse, à la fois politique et épistémique, que le jeu réciproque des interpellations et confrontations entre savoirs et expériences d’horizons différents est profitable à chacun et stimulant pour tous.

Quand nous engageons une collaboration de recherche, nous espérons naturellement des acquis sur le plan de la recherche mais aussi, conjointement, consubstantiellement, des acquis démocratiques en parvenant à une meilleure reconnaissance de l’ensemble des savoirs et expériences, et en contribuant à des rapports plus égalitaires entre les personnes concernées par une même situation (habitants, chercheurs, usagers, professionnels).

Une recherche qui module ses « écritures », une recherche toujours en traduction

Très souvent, à l’occasion de recherches participatives, les chercheurs reprennent complètement le pouvoir au moment de l’« écriture » de la recherche, dont ils s’arrogent l’exclusivité et dont ils font un domaine réservé. Nous sommes conscients de ce point souvent aveugle, en tout cas très critique.

Pour avancer positivement sur cette question, il convient en premier lieu que l’équipe de recherche, elle même, fasse l’effort d’ouvrir et d’élargir ses expériences d’écriture. D’une part, en ce qui concerne l’écriture des « textes » qui classiquement rendent compte de la recherche et de ses résultats, nous ouvrons les pratique d’écriture. Nous tenons à ce que l’écriture de la recherche soit plurielle et joue avec plusieurs registres : journal de recherche, chronique, témoignage. D’autre part, en investissant des écritures qui ne passent pas classiquement par du « texte ». Il est possible d’intégrer à la recherche et à sa restitution d’autres « écritures », à savoir, possiblement, des photographies, des vidéos, des cartes, des dessins, des schémas, des représentations théâtralisées…

Si les chercheur-es, eux-mêmes, font l’effort d’ouvrir et d’élargir leur pratique d’« écriture », alors les conditions deviennent plus favorables pour accueillir les « autres » écritures, celles des personnes concernées et des professionnels associés. Nous retenons donc deux perspectives : celle d’une recherche qui hybride ses écritures, qui ne fait pas du « texte » le registre unique et exclusif de restitution des travaux de recherche et qui, dans la fabrication de « textes », le fait en jouant sur plusieurs registres et expériences (textes analytiques, chroniques, journaux de terrain, témoignages du chercheur sur sa propre expérience de recherche…) ; celle d’un recherche qui adapte son écriture en fonction des contextes de présentation et des mises en discussion, et en fonction des destinataires.

La recherche que nous pratiquons est une recherche en constante traduction, afin de se déplacer, autant que nécessaire, d’un registre à un autre, d’un interlocuteur à un autre, d’un contexte de présentation à un autre. La recherche donne donc lieu à la production de plusieurs supports et « rendus », selon qu’elle soit discutée avec les personnes immédiatement concernées, avec des personnes intéressées mais plus à distance, avec d’autres chercheurs, avec un collectif de citoyens ou avec des représentants institutionnels.

Nous ne transigeons pas sur le contenu, mais nous adaptons les conditions de son énonciation et de sa présentation. Il s’agit toujours de la même recherche mais à chaque fois nécessairement spécifiée, contextualisée et singularisée, par ce travail de traduction que nous considérons indispensable. L’écriture de la recherche et ses nécessaires traductions nous semblent des questions indissociables.

Pascal NICOLAS-LE STRAT, décembre 2017

Ces quelques orientations épistémopolitiques sont largement redevables aux travaux des chercheur-es du réseau des Fabriques de sociologie ; je pense particulièrement à Sébastien JOFFRES, Martine BODINEAU, Régis GARCIA, Amandine DUPRAZ, Louis STARITZKY, Nicolas SIDOROFF, Soaz JOLIVET, Thomas ARNERA, Pierre HÉBRARD, Benjamin ROUX, Myriam SUCHET, Étienne DELPRAT, Adrien PÉQUIGNOT, Claude SPENLEHAUER, Léa LAVAL, Marie-Thérèse SAVIGNY et François DECK. Il est possible de prendre connaissance de leurs travaux sur le site des Fabriques de sociologie : http://www.fabriquesdesociologie.net/.

Elles ont pris forme aussi à la lecture de :

CALLON Michel, LASCOUMES Pierre, BARTHE Yannick, Agir dans un monde incertain (Essai sur la démocratie technique), éd. du Seuil, Coll. Points, 2001.

CARTON PLEIN, La Cartonnerie, expérimenter l’espace public – Saint-Étienne, 2010-2016, Collection Recherche du PUCA (Plan Urbanisme, Construction, Architecture), 2016.

CERTEAU (de) Michel, L’invention du quotidien – 1. Arts de faire, Coll. Folio, 1990.

CITTON Yves, Pour une écologie de l’attention, éd. du Seuil, 2014.

CITTON Yves, Pour une interprétation littéraire des controverses scientifiques, éd. Quæ, 2013.

DEWEY John, Œuvres philosophiques II – Le public et ses problèmes (s. la dir. de Jean-Pierre Cometti. Tr. de l’anglais et préfacé par Joëlle Zask), Publications de l’Université de Pau, Farrago / éd. Léo Scheer, 2003.

FASSIN Didier, BENSA Alban, Les politiques de l’enquête (Épreuves ethnographiques), La Découverte, 2008.

GUATTARI Félix, Les trois écologies, Galilée, 1989.

GUATTARI Félix, DELEUZE Gilles, Mille plateaux, Les éd. de Minuit, 1980.

KOSOFSKY SEDGWICK Eve, Épistémologie du placard, éd. Amsterdam, 2008 (tr. de l’américain par Maxime Cervulle).

LATOUR Bruno, Changer de société – Refaire de la sociologie, La Découverte, 2006.

LEFEBVRE Henri, Critique de la vie quotidienne 1 – Introduction, L’Arche éditeur, 1958 ; 2 – Fondements d’une sociologie de la quotidienneté, L’Arche éditeur, 1961 ; 3 – De la modernité au modernisme (Pour une métaphilosophie du quotidien), L’Arche éditeur, 1981.

LEIRIS Michel, L’Afrique fantôme (De Dakar à Djibouti, 1931-1933), Gallimard, 1981.

PESTRE Dominique, À contre-science (Politiques et savoirs des sociétés contemporaines), éd. du Seuil, 2013.

PIGNARRE Philippe, STENGERS Isabelle, La sorcellerie capitaliste (Pratiques de désenvoûtement), La Découverte, 2005.

RANCIÈRE Jacques, La méthode de l’égalité (entretien avec Laurent Jeanpierre et Dork Zabunyan), Bayard, 2012.

RANCIÈRE Jacques, Et tant pis pour les gens fatigués (Entretiens), éd. Amsterdam, 2009.

SANTOS Boaventura de Sousa, Épistémologie du Sud – Mouvements citoyens et polémique sur la science, Desclée de Brouwer, 2016.

SCOTT James C., La domination et les arts de la résistance (Fragments du discours subalterne), éd. Amsterdam, 2008.

SOLHDJU Katrin, L’épreuve du savoir (Propositions pour une écologie du diagnostic), Ding ding dong éd., 2015 (Tr. de l’allemand par Anne Le Goff).

STENGERS Isabelle, Cosmopolitiques – Tome 7. Pour en finir avec la tolérance, La Découverte / Les empêcheurs de penser en rond, 1997.

STENGERS Isabelle, Sciences et pouvoirs (La démocratie face à la technoscience), La Découverte, 1997.

Pour citer cet article : Pascal NICOLAS-LE STRAT, Une recherche conduite « en réciprocité ». Quelques orientations épistémopolitiques, http://www.pnls.fabriquesdesociologie.net/pratiquer-la-recherche-en-reciprocite-quelques-orientations-epistemopolitiques/, mis en ligne le 10 décembre 2017.