L’immatériel en construction

Ce texte a été écrit à la demande amicale de Jana Revedin comme avant-propos du stimulant ouvrage Construire avec l´immatériel (Temps, usages, communautés, droit, climat… de nouvelles ressources pour l´architecture) qu’elle a dirigé dans la Collection Manifestô – Alternatives aux éditions Gallimard. La mise à disposition en ligne de ce texte est une invitation aux lecteur-trices de mon blog à découvrir ce riche ouvrage collectif.

Nombre d’activités « spécialisées » (recherche, art, architecture…) tendent aujourd’hui à élargir leur périmètre d’exercice et à intégrer des dimensions et ressources antérieurement moins sollicitées, voire complètement délaissées. Elles « dé-specialisent » leurs matières et matériaux de travail. Avec quoi l’architecture fabrique et se fabrique-t-elle ? Avec quoi la recherche produit et se produit-t-elle ? De « nouveaux » facteurs de production ont fait leur apparition. Ils sont inhabituels et troublent les compétences. Ils sont souvent moins « objectivables », moins matériels ou concrets, et supposent donc d’autres savoir-faire et expertises. Ils sont, en tout cas, pour le moment moins définis et moins bien caractérisés car, de fait, moins « institués » professionnellement. Ils sont plus difficiles à « travailler » en raison de ce double caractère, plus « immatériel » et moins institué. Les dispositifs et méthodes mis en place pour les mobiliser et les intégrer à la fabrication sont encore incertains et en exploration. Parmi ces nouveaux facteurs, il est possible de citer : la participation des personnes concernées, les pratiques de co-création, les influences environnementales (urbaines, sociales, « naturelles »…), le caractère processuel des productions, la qualité située et contextualisée des pratiques…

Ces facteurs sont encore en phase instituante, encore en recherche de formes et de dispositions ; ils restent en quête des dispositifs qui les « concrétiseront » et les inscriront plus durablement dans le périmètre des activités. Ce sont des facteurs qui déconcertent car ils ne peuvent être formalisés que partiellement (mis en plan, en programme, en carte, en schéma, en planification…) et ont surtout besoin d’être formulés (énoncés, réfléchis, débattus). Leur mode d’institutionnalisation (i.e. leur mode de caractérisation et d’objectivation) passe beaucoup par le langage. Ils doivent se « dire » pour se caractériser, et entrer dans les habitus professionnels. Ce serait pourtant trompeur de simplement considérer qu’ils demeurent incertains, aléatoires et, finalement, indécidables. Effectivement, ces facteurs conserveront toujours leur part de mystère, peut-être de magie. Comment caractériser une participation ? Comment objectiver une pratique de co-création ? Elles se « stabilisent » moins durablement et restent plus fortement exposées à l’inattendu et aux événements. Mais elles trouvent pourtant leurs formes et parviennent à prendre corps dans des dispositifs, des dispositions, des habitudes ou des méthodes. Elles s’incarnent dans des arts de faire, même si elles ne se « matérialisent » pas, ou plus difficilement.

L’intégration aux pratiques de ces nouvelles ressources affecte significativement l’exercice des métiers et le champ des expertises professionnelles. L’architecte se déplace alors vers des registres d’expérience qui n’appartiennent pas historiquement à son domaine. Est-ce que, pour autant, il cesse alors d’exercer sa pratique d’architecte ? Je pense au contraire que cette « dématérialisation » partielle de sa « matière de travail » élargit son terrain d’expérience et son champ de compétences. Il reste architecte tout en l’étant différemment. Il fabrique de l’architecture avec un savoir-faire renouvelé. Il exerce son art sur des terrains nouveaux, propices à l’innovation. Il œuvre avec des matières et des matériaux (des relations, des ambiances, des sensibilités, des contextes…) qui éprouvent sa pratique et lui ouvrent des possibles.

Le « faire » est réinterrogé, les manières de faire expérimentées différemment, les arts de faire fortement réengagés. Ce phénomène est partagé par d’autres professions, celle de la recherche en particulier. Elle aussi agit de plus en plus fréquemment de manière située et contextualisée, en assumant son caractère processuel. Elle tente également de plus en plus fréquemment d’engager des co-opérations. Le réseau de recherche dans lequel j’inscris mes travaux a choisi de se nommer « Fabriques de sociologie » [1]. L’accent porte alors sur les motifs et motivations de l’activité, sur ses procédés et processus, sur son contexte et sa socialisation et moins centralement sur ce que, classiquement, nous pourrions nommer son aboutissement ou son résultat (œuvre, réalisation, production, bâti). Nous interrogeons moins l’identité du métier que nous exerçons (son ontologie) que la façon dont il se pratique, se manifeste, s’accomplit (son mode d’existence). Ce déplacement d’un existant (une profession, un art, un statut, une expertise…) vers des modes d’existence pluriels et pluralistes, des modes d’existence nécessairement en recherche, en exploration, en expérimentation me semble important. Pourquoi l’œuvre-encore-sur-l’établi intéresse-elle tant, préoccupe-t-elle à ce point ? Pourquoi une si forte attention portée sur les arts de faire ? Sur la façon dont se manufacturent les pratiques et activités ? Sur la façon dont le métier se conduit ?, sur sa conduite au sens éthique et politique (légitimité, justification, utilité) et sur sa conduite au sens pragmatique (les processus de réalisation). Si, comme le soutient Michel Lallement [2], nous entrons dans un âge du faire, cette transition interroge fortement les « conditions du faire », ainsi que les « dispositions à faire ».

Qu’est-ce qui a changé significativement dans l’exercice des métiers pour que les dispositions, motifs et motivations du faire s’installent durablement comme question centrale pour les professionnels ? Un doute et une hésitation se sont glissés au cœur de l’activité. Ils sont salutaires car ils invitent à la réflexion, sollicitent de nouvelles expériences, encouragent l’expérimentation. Nos professions savantes – en tout cas pour la partie la plus « activiste » – engagent leurs activités en ayant conscience de ne pas savoir, de ne pas savoir suffisamment, de ne pas savoir à la hauteur des enjeux. Là réside certainement la raison pour laquelle les collectifs de professionnels hésitent à rédiger des « manifestes » et se montrent moins assurés que leurs prédécesseurs pour « déclarer » l’avenir (un idéal, une rupture, un programme). Ces collectifs sont plutôt préoccupés par ce qui advient, par les processus à l’œuvre, par les émergences [3]. L’activité se montre plus en découverte qu’en affirmation, plus en expérimentation qu’en programmation. De nombreux acteurs renoncent à « déclarer » l’avenir (comme ont pu le faire les avant-gardes) pour se préoccuper plutôt des advenirs et des devenirs qui se manifestent au cours de la réalisation de l’activité et qui se découvrent donc en situation, au cœur de l’expérience. Les métiers se déportent, les activités se décadrent, y compris donc dans leur « politique du temps » en se rapportant moins à un « futur espéré ou programmé » qu’à leur présent en devenir, en émergence et en processus.

J’avancerais l’hypothèse que nos métiers continuent naturellement à nous importer mais pour de nouvelles raisons, pour de nouveaux motifs. Notre motivation à exercer se modifie. Nos activités ne nous intéressent plus tout à fait pour les mêmes raisons. Elles nous importent autrement et différemment. Cette question me semble majeure. Isabelle Stengers la formule en ces termes : « Ce qui m’intéresse, ce sont les processus qui produisent du devenir. Devenir intéressé, devenir intéressant pour d’autres, importer ; quelles sont les questions qui nous importent ? » [4].

Ce qui semble importer à nos pratiques aujourd’hui est ce doute lancinant, et finalement très stimulant, sur le fait que notre activité puisse importer à d’autres. En quoi ma pratique d’architecte importe aux habitants ? Dans quelle mesure ma pratique de chercheur rencontre l’intérêt d’autres acteurs ? Jusqu’à quel point ma pratique importe à d’autres ?

Ce questionnement est à double détente. Il interpelle d’abord le rapport à notre propre métier. Qu’est-ce qui nous importe dans notre pratique ? En quoi notre métier continue à nous importer ? Cet intéressement au métier est loin d’être acquis. Nos statuts, diplômes, légitimités, expertises n’y pourvoient plus de manière évidente ou spontanée. Cet intéressement au métier a besoin de se ressourcer sur des terrains autres, décalés, de se vérifier à l’occasion de nouvelles expériences, de s’éprouver à nouveau compte, en explorant d’autres perspectives, en faisant émerger d’autres possibles. D’autre part, ce questionnement sollicite notre environnement. En quoi nos pratiques – à nous qui exerçons des activités « à spécialité » (art, design, architecture, recherche…) – vous importent ? Comment peuvent-elles devenir intéressantes pour vous ? À quelles conditions vont-elles vous importer ? Rencontrer votre intérêt ? Quelles dispositions (de métier) devons-nous prendre pour assurer, préserver et, surtout, relancer cet intérêt pour nos activités (d’art, d’architecture, de recherche…) ? Comme l’écrit Isabelle Stengers, nous sommes tenaillés par une double question : rester intéressé à ce que nous fabriquons ( notre « devenir intéressé ») et y intéresser d’autres (notre « devenir intéressant »).

À la question « Qu’est-ce que nos professions spécialisées (de l’art, du design, de la recherche ou de l’architecture) sont tenues de « fabriquer » ? », je répondrai donc : en premier lieu « un intéressement ». En quoi nos pratiques importent-elles ? Et à qui ? Et pour quoi ? Selon quelles modalités ? Quelles finalités ? Dans quelle mesure importe-t-elle à un lieu, à un espace public, à un paysage, à une population, à un usage, à un environnement… ?

Je situe dans ce phénomène un des motifs profonds qui expliquent la sollicitation et la mobilisation de nouvelles ressources, effectivement plus immatérielles. Un construit, en soi, ne suffit plus à légitimer une pratique. Ce « construit » doit faire sens, et le faire en situation, en contexte, pour des personnes en particulier. Il doit le faire aussi pour des environnements, pour des lieux et, au final, pour des vies.

Cette sollicitation de nouveaux facteurs de production (une participation, un éco-système, une relation, un usage…) renvoie à une conversion écosophique des pratiques et, en particulier, des pratiques spécialisées qui ont tendance à fortement s’instituer, et donc risquent de s’isoler, de se suffire à elles-mêmes et, au pire, de se satisfaire d’elles-mêmes. Félix Guattari a pris en considération très tôt ce tournant écologique indispensable [5]. Cette proposition écosophique interpelle le rapport à soi – ce soi pouvant être collectif – , le rapport aux autres (personnes et « choses ») et le rapport à la diversité de nos environnements (naturels, sociaux, urbains, sensibles, relationnels…). L’entrée en rapport devient une variable décisive des pratiques de fabrication ; à cet endroit, les professionnels mobilisent donc des facteurs de production moins classiques, voire franchement inattendus. Cette conversion écosophique affecte très significativement les expertises professionnelles et les modalités du « faire » et les « appellent » vers des perspectives de nature plus immatérielle (symbolique et langagière) pour faire face à des enjeux d’« entrer en rapport », avec des personnes et des contextes, et de « se rapporter à », à des acteurs ou à des « choses ».

Cette relative dématérialisation des « manières de faire » dans le champ de l’architecture y introduit de nouveaux centres de perspective. L’activité se déporte. Le professionnel – en tout cas celui qui accueille et agit ces transformations – se trouve alors moins centré sur son expertise, que je qualifierai de classique ou d’héritée. Il élargit la « matière » de son activité en associant des facteurs de production non classiquement architecturaux. Il raisonne sa pratique non plus seulement à partir d’elle-même mais à partir d’autres centralités. Il pense et agit à partir de l’intéressement d’autres acteurs, à partir de la dynamique d’usage d’un lieu, à partir de la sensibilité et de l’esthétique d’un environnement. Il se déplace, il se montre plus mobile. Son activité se développe à partir de plusieurs « centralités » avec lesquelles il œuvre successivement ou concomitamment. Dans le moment de la construction / fabrication, il pense et agit tout autant avec des normes professionnelles, des expertises inhérentes à une tradition professionnelle, des attentes propres à un territoire, des sensibilités d’acteur, des nécessités environnementales, des formes d’intéressement multiples… Son activité est concernée de multiples façons ; elle opère entre / avec plusieurs centralités (centres de perspective).

Le professionnel nourrit donc ses projets avec cette nouvelle écologie de l’attention. Sa formation d’architecte lui aura appris des formes d’attention aux matières, matériaux et volumes. Sa pratique – dès lors qu’elle assume sa conversion écosophique – le confronte à de nouveaux registres d’attention [6], et donc de savoir. Une attention « technique » aux ambiances, aux relations, aux environnements. Mais aussi une attention éthique et politique aux coopérations, aux usages, aux rapports sociaux qui ne manquent pas d’affecter les projets. Sa pratique « monte » nécessairement en réflexivité et intègre de nouveaux outils et concepts, principalement issus des sciences sociales et humaines. Sa pratique « savante » devient encore plus savante, mais autrement, à partir d’approches politiques et éthiques différentes, en mobilisant des savoirs et savoir-faire de portée écologique en capacité de porter attention et considération aux personnes associées, aux espaces impliqués et aux environnements affectés. L’architecte agit alors concomitamment dans la matérialité et l’immatérialité.

L’utilité sociale de l’architecture prend d’autant plus de valeur dans une société qui, d’évidence, ne peut plus continuer à dissocier humains et non humains. L’architecture se fabrique tout autant avec de l’humain (usage, pratique, relation…) que du non-humain [7] (i.e. des choses. Des lieux, des techniques, des matériaux, des normes). Ceux et celles qui relèvent ce défi ouvrent à l’architecture et au design des expériences et des possibles politiquement tout à fait majeurs, encore très peu investis par d’autres acteurs de la société.

Pascal NICOLAS-LE STRAT, mars 2018

[1] http://www.fabriquesdesociologie.net/.
[2] Michel Lallement, L’âge du faire (Hacking, travail, anarchie), Le Seuil, 2015.
[3] Se reporter à ce propos à Boaventura De Sousa Santos, Épistémologies du Sud (Mouvements citoyens et polémique sur la science), Desclée de Brouwer, 2016.
[4] Isabelle Stengers, « Une politique de l’hérésie » (entretien), Vacarme, n°19, 2002, en ligne : http://www.vacarme.org/article263.html/. Ce motif (ce qui importe / ce qui nous importe) est très présent dans son œuvre.
[5] Félix Guattari, Qu’est-ce que l’écosophie, Éditions Lignes, 2014.
[6] Yves Citton, Pour une écologie de l’attention, éd. du Seuil, 2014.
[7] Selon les thèses de Bruno Latour. Voire à ce propos, Humains, non humains – Comment repeupler les sciences sociales, s. la dir. de Sophie Houdard et Olivier Thiery, La découverte, 2011.